Près d’une dépression sévère sur quatre présenterait un profil distinct lié à l’horloge biologique interne, celle déjà associée sur ce site au risque cardiovasculaire selon le chronotype. Une équipe du Brain and Mind Centre de l’université de Sydney vient d’identifier ce sous-type, baptisé « dépression circadienne », dans une étude publiée le 21 octobre 2026 dans The British Journal of Psychiatry.
Ces travaux s’appuient sur l’Australian Genetics of Depression Study, une cohorte nationale de patients suivis pour une dépression sévère, récurrente ou résistante aux traitements habituels. Le sous-type circadien n’est pas, à ce stade, une catégorie diagnostique officielle : c’est un profil statistique, défini à partir de critères cliniques et génétiques qui reviennent ensemble chez une partie de cette cohorte.
Le mot « circadien » vient du latin circa diem, « autour d’un jour » : il désigne l’horloge biologique interne qui règle le cycle veille-sommeil sur environ 24 heures. L’idée de départ des chercheurs est simple : si la dépression n’est pas une maladie uniforme, les profils qui répondent le moins bien aux traitements standards pourraient partager des mécanismes biologiques identifiables, à commencer par celui-ci.
Un quart des dépressions sévères répond à ce profil
Sur les 11 380 participants dont les critères circadiens étaient renseignés dans l’étude publiée par Emiliana Tonini et ses collègues, 2 604 personnes, soit 23 %, correspondent à ce profil. Ce sous-groupe compte 80 % de femmes, pour un âge moyen proche de 38 ans. Les chercheurs précisent que ce repère vient d’une cohorte de patients déjà suivis pour une dépression diagnostiquée, pas d’un test à passer soi-même sur la population générale.
Un sommeil allongé, un réveil épuisé, un profil du soir
Le profil circadien se reconnaît à plusieurs traits observés pendant les épisodes dépressifs :
- un rythme saisonnier marqué de la maladie, avec des épisodes qui reviennent à certaines périodes de l’année ;
- un sommeil allongé pendant les épisodes, plutôt que raccourci ;
- une fatigue intense au réveil, même après une longue nuit ;
- un profil du soir prononcé, avec un coucher et un lever tardifs.
Ces quatre critères ont été recueillis par auto-questionnaire au sein de la cohorte, puis croisés avec les données cliniques et génétiques des participants. C’est la combinaison répétée de ces traits, et non un seul d’entre eux isolément, qui définit statistiquement le sous-type circadien. Le profil du soir, ou chronotype « couche-tard », existe aussi chez des personnes sans dépression : pris seul, il ne dit rien d’un risque de dépression circadienne. C’est son association avec le sommeil allongé en épisode, la fatigue matinale et la saisonnalité qui change la donne.
Ce sommeil allongé pendant les épisodes dépressifs n’a rien à voir avec les repères d’un sommeil réparateur chez un adulte sans trouble dépressif : il s’agit ici d’un symptôme clinique, pas d’une habitude à corriger. Chez ce sous-groupe, la dépression apparaît aussi plus tôt dans la vie, vers 19 ans en moyenne contre 23 ans pour les autres profils, et s’accompagne de symptômes généralement plus sévères. Pour Emiliana Tonini, autrice principale de l’étude, cette distinction a une portée clinique concrète : comprendre les caractéristiques des différents sous-types de dépression permettrait de donner plus tôt accès aux traitements les plus efficaces pour chaque patient.
Pourquoi les antidépresseurs classiques marchent moins bien
Dans cette cohorte, les personnes au profil circadien répondent moins souvent aux antidépresseurs ISRS et IRSN, les deux familles les plus prescrites en première intention (odds ratio autour de 0,88 et 0,89 respectivement), et rapportent davantage d’effets secondaires. Ian Hickie, professeur et codirecteur du Brain and Mind Centre, relève que la plupart des jeunes patients se voient d’abord proposer un ISRS, alors qu’au moins un quart d’entre eux disposerait d’options mieux ciblées sur l’horloge biologique, d’ordre médical et comportemental.
Pour un patient dont la dépression ne s’améliore pas avec un premier traitement, changer d’antidépresseur sans savoir pourquoi le premier n’a pas fonctionné peut prendre des mois. Un marqueur clinique qui oriente plus vite vers la bonne famille de traitement a donc un intérêt concret, au-delà de la seule curiosité scientifique.
Jacob Crouse, co-auteur senior de l’étude, va dans le même sens : pour ce sous-groupe, les traitements qui ciblent directement le rythme circadien, comme la luminothérapie et la mélatonine, seraient beaucoup plus pertinents que les antidépresseurs standards. S’y ajoutent des antidépresseurs à mécanisme différent des ISRS/IRSN, comme l’agomélatine, qui agit notamment sur les récepteurs mélatoninergiques. Ce sont des options discutées et prescrites par un médecin dans le cadre d’un suivi pour une dépression diagnostiquée, pas une automédication pour mieux dormir : notre verdict sur la mélatonine et le sommeil concernait un tout autre contexte, celui de l’adulte sans trouble confirmé, pas celui d’un sous-type dépressif suivi médicalement.

Un risque génétique un peu plus élevé, à ne pas surinterpréter
Le sous-type circadien s’accompagne aussi d’un risque génétique légèrement plus élevé pour le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et pour le trouble bipolaire, mesuré par des scores de risque polygénique, une estimation statistique du risque génétique combiné de nombreuses variantes de l’ADN. Les chercheurs relèvent par ailleurs des marqueurs sanguins métaboliques et inflammatoires plus défavorables : indice de masse corporelle, triglycérides et interleukine-6, un marqueur inflammatoire courant. Ce lien entre dépression et marqueurs inflammatoires n’est pas propre au sous-type circadien : il rejoint un champ de recherche plus large sur les rapports entre inflammation chronique et troubles de l’humeur, encore en construction.
Les symptômes à caractère maniaque ou psychotique, ainsi que les idées suicidaires, sont également plus fréquents dans ce sous-groupe. Ces associations restent des tendances statistiques observées sur un sous-groupe de patients déjà suivis pour une dépression sévère, pas un pronostic individuel. En cas d’idées suicidaires, qu’elles concernent ce profil ou non, un avis médical ou psychiatrique s’impose sans délai : en France, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement 24 heures sur 24.
Ce marqueur n’est pas un test à faire seul
Les critères qui définissent ce profil, sommeil allongé, fatigue au réveil, tendance au coucher tardif, recoupent des traits très répandus, y compris chez des personnes sans dépression. Le repère vient d’une étude menée sur des patients déjà diagnostiqués, pas d’un questionnaire à remplir seul. Pour toute personne suivie pour une dépression qui résiste aux traitements habituels, ces résultats restent un élément à évoquer avec son médecin ou son psychiatre, pas un diagnostic à poser soi-même.
Le sous-type circadien n’invente pas une nouvelle maladie : il donne un nom et des chiffres à une intuition clinique déjà ancienne, celle que le sommeil et les rythmes de vie pèsent sur la façon dont une dépression évolue et répond aux traitements.
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