8 Américains sur 10 prennent des compléments alimentaires : ce que dit vraiment la science

Capsules de complément alimentaire (oméga-3) renversées d'un flacon

78 % des adultes américains prennent actuellement au moins un complément alimentaire pour leur santé. C’est le chiffre central d’un sondage représentatif publié le 10 septembre 2026 par le Pew Research Center, mené auprès de 3 554 personnes entre le 6 et le 12 juillet 2026.

Cet écart entre usage massif et niveau de preuve n’est pas propre aux États-Unis, mais le sondage en donne une photographie chiffrée rare. Ce site a déjà traité des cas où la supplémentation ciblée a un intérêt réel, documenté au préalable, comme les besoins en fer chez les sportives d’endurance carencées. La question posée ici est différente : elle porte sur l’efficacité des compléments pris par la population générale, sans carence identifiée ni contexte spécifique.

Ce que révèle le sondage Pew Research

Le Pew Research Center détaille la nature des produits pris : 67 % des adultes déclarent des vitamines ou des minéraux, 31 % des protéines, 25 % des oméga-3 (huile de poisson, krill), 19 % des plantes, et 35 % un autre produit comme la mélatonine ou des probiotiques. Ces catégories ne s’excluent pas : une même personne peut cumuler plusieurs types de compléments. La mélatonine, comptée parmi les 35 % de compléments « autres », est un sujet que ce site a déjà traité sous l’angle du sommeil, en comparant magnésium et mélatonine.

La confiance dans ces produits dépasse largement leur niveau de preuve scientifique : parmi les utilisateurs de vitamines et minéraux, 62 % les jugent extrêmement ou très importants pour leur santé ; ce chiffre atteint 63 % chez les utilisateurs d’oméga-3.

L’usage progresse nettement avec l’âge : 67 % des 18-29 ans prennent un complément, contre 85 % des personnes de 65 ans et plus. Le niveau d’études joue aussi un rôle, dans une moindre mesure : 74 % chez les personnes qui se sont arrêtées au lycée, contre 78 % à 82 % chez celles qui ont poursuivi des études supérieures selon le niveau de diplôme (78 % après des études partielles, jusqu’à 82 % avec un diplôme de troisième cycle). Le sondage porte sur la population américaine ; aucune donnée équivalente n’existe à ce jour pour la France.

Le sondage ne permet pas de trancher si cette progression avec l’âge et le niveau d’études reflète un besoin nutritionnel réel plus élevé, une habitude installée depuis longtemps, ou une perception du risque qui s’accentue avec le temps. Les trois facteurs peuvent se combiner, sans qu’un seul chiffre d’usage permette de les distinguer.

Ce que montre la recherche sur les multivitamines

La principale revue de preuves sur le sujet vient de l’USPSTF, l’organisme officiel américain de médecine préventive. Elle rassemble 78 essais randomisés (324 837 participants) et 6 études de cohorte (390 689 participants) portant sur la supplémentation en vitamines, minéraux et multivitamines dans la population générale adulte.

Les études analysées montrent un bénéfice nul ou quasi nul sur le risque de cancer, de maladie cardiovasculaire et de mortalité, à l’exception d’un signal modeste sur l’incidence du cancer associé aux multivitamines. Sur cette base, l’agence maintient pour les multivitamines une position de preuve insuffisante pour évaluer la balance entre bénéfices et risques, plutôt qu’une recommandation tranchée dans un sens ou dans l’autre. La même revue va plus loin pour deux nutriments pris isolément : elle conclut, avec un niveau de certitude modéré, que les risques du bêta-carotène en complément dépassent ses bénéfices, et qu’il n’existe pas de bénéfice net démontré pour la vitamine E, toujours en prévention du cancer et des maladies cardiovasculaires.

Côté cardiovasculaire, l’American Heart Association arrive à une conclusion voisine. Une analyse groupée de 18 études, publiée en 2018 dans la revue Circulation: Cardiovascular Quality and Outcomes, ne montre aucune réduction des infarctus, des AVC ou de la mortalité cardiovasculaire chez les personnes qui prennent des multivitamines. L’association déconseille depuis leur usage dans ce but précis, faute de bénéfice démontré.

La nuance qui change tout : cibler plutôt que généraliser

Ces résultats ne veulent pas dire que la supplémentation est toujours inutile. Ils portent sur la population générale, sans carence identifiée : une personne qui ne manque de rien n’a rien à gagner à ajouter un comprimé. La situation change quand une carence est documentée par un dosage sanguin, ou dans un contexte sportif précis. Le bicarbonate de sodium pris avant un effort intense en est un exemple validé, dans un cadre de performance bien délimité, ce qui n’a rien à voir avec une supplémentation quotidienne prise par précaution. Une carence en fer se vérifie par un dosage de ferritine, pas par une sensation de fatigue interprétée seule : le même principe de vérification préalable s’applique à la plupart des micronutriments avant d’envisager un complément.

L’alimentation reste la première ligne pour couvrir les besoins nutritionnels, avant tout complément : elle apporte les nutriments dans un contexte où ils interagissent avec d’autres composés du repas, contrairement à un comprimé isolé. La revue de l’USPSTF elle-même ne porte que sur des compléments pris en dehors de toute carence documentée, pas sur une correction ciblée d’un déficit avéré.

Rayon de fruits et légumes frais dans un supermarché, avec une personne faisant ses courses en arrière-plan

Une carence suspectée, une grossesse, une pathologie chronique ou un traitement en cours changent la donne : dans ces situations, la décision de se supplémenter ou non relève d’un médecin ou d’un diététicien, pas d’un choix fait seul en pharmacie ou en ligne.

Pourquoi ces produits circulent librement sans preuve solide

Une partie de l’écart entre usage massif et niveau de preuve s’explique par la réglementation. Contrairement à un médicament, un complément alimentaire ne nécessite pas d’autorisation préalable avant sa mise sur le marché. Aux États-Unis, la FDA n’évalue ni l’efficacité ni la sécurité d’un complément avant sa commercialisation : c’est au fabricant qu’il revient de garantir la conformité du produit, l’agence n’intervenant qu’après coup en cas de problème.

Le cadre français est différent dans le détail, mais proche dans l’esprit. La mise sur le marché d’un complément alimentaire donne lieu à une simple déclaration auprès de la DGCCRF, et non à une autorisation. Quand un ingrédient ne figure pas sur les listes positives existantes, une évaluation sanitaire par l’Anses est requise, mais elle porte sur la sécurité de l’ingrédient, pas sur la démonstration d’une efficacité. Ni la déclaration française ni la notification américaine ne portent sur l’efficacité du produit fini : l’une comme l’autre concernent sa composition et sa sécurité, pas les bénéfices allégués sur l’emballage.

Cet écart entre déclaration administrative et démonstration scientifique explique en partie pourquoi un produit peut être largement diffusé sans que son bénéfice soit établi pour l’ensemble de la population qui le consomme. Les données disponibles ne permettent pas de trancher au cas par cas : elles situent un repère collectif, que chacun peut mettre en regard de sa propre situation, carence documentée ou non.

Un chiffre d’usage à 78 % ne dit rien, à lui seul, du bénéfice individuel d’un complément précis pour une personne précise. Il situe surtout un contexte : un marché très fréquenté, une réglementation légère sur l’efficacité, et des bénéfices qui restent, pour la majorité des utilisateurs sans carence identifiée, à démontrer plutôt qu’établis.


Crédit photo : Pixabay/stevepb, Pixabay/StockSnap.

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