Troubles digestifs en ultra-endurance : pourquoi le corps lâche, et ce qui s’entraîne

Un coureur d'ultra-trail progresse seul le long d'une plage au crépuscule, dossard de course visible

En ultra-endurance, l’appareil digestif lâche parce que l’organisme détourne le sang de l’intestin pour alimenter les muscles en plein effort, un phénomène qu’aggravent la chaleur et les chocs répétés de la foulée sur plusieurs heures. Le mécanisme rappelle celui déjà documenté sur ce site pour le cyclisme et le triathlon, où crampes et troubles digestifs répondent à une autre logique, la perte de sodium plutôt que le choc mécanique répété propre à la course à pied. En ultra-trail, l’ampleur du phénomène est particulièrement nette : sur le Western States Endurance Run, une course de 161 kilomètres dans les montagnes de Californie, 96 % des 272 coureurs ayant répondu à un questionnaire post-course ont rapporté au moins un symptôme digestif, flatulences, éructations et nausées en tête.

Le mécanisme commun à tous les efforts prolongés

Dès qu’un effort dépasse une certaine intensité, le corps privilégie les muscles qui travaillent au détriment du système digestif, une priorité que la physiologie de l’effort explique par la redistribution du débit cardiaque vers les tissus actifs. Le débit sanguin vers l’intestin peut chuter de 70 à 80 % à haute intensité, un phénomène qui explique une grande partie des troubles digestifs ressentis à l’effort, qu’il s’agisse d’un marathon sur route ou d’un ultra en montagne. Cette hypoperfusion s’aggrave avec la chaleur, qui détourne elle aussi une partie du sang vers la peau pour refroidir le corps, et avec la déshydratation, qui réduit le volume sanguin disponible. Moins irrigué, l’intestin digère et absorbe moins bien, ce qui suffit déjà à expliquer une bonne part des ballonnements, nausées et crampes abdominales décrits par les coureurs d’endurance dès une course sur route de plusieurs heures.

Ce qui s’ajoute en ultra-endurance : une paroi intestinale plus perméable

L’ultra-endurance ajoute une couche supplémentaire à ce mécanisme général. Les chocs répétés de la foulée sur plusieurs heures et le manque relatif d’oxygène dans les tissus fragilisent la paroi intestinale, un phénomène qu’une revue publiée dans Nutrients regroupe sous le terme de syndrome gastro-intestinal induit par l’exercice. Une étude menée auprès de coureurs effectuant 90 minutes de course à 80 % de leur allure sur 10 kilomètres a mesuré une hausse significative de la perméabilité intestinale et d’un marqueur de souffrance des cellules intestinales, l’I-FABP, y compris chez des coureurs qui ne rapportaient habituellement aucun symptôme digestif à l’entraînement. Une paroi intestinale plus perméable laisse passer vers la circulation sanguine des molécules mal digérées, ce qui déclenche une réaction inflammatoire et amplifie les symptômes déjà présents. Dans cette même étude, l’ampleur de la hausse de perméabilité ne différait pas entre les coureurs habituellement symptomatiques et les autres, ce qui suggère que le phénomène touche l’ensemble des organismes soumis à un effort prolongé, pas seulement les intestins déjà fragiles.

Un détail mérite l’attention des coureurs qui prennent des anti-inflammatoires pendant l’épreuve. Une étude menée après le marathon de Chicago a mesuré une hausse de la perméabilité intestinale chez les coureurs ayant pris de l’ibuprofène pendant la course, alors que l’effort seul, sans anti-inflammatoire, ne produisait pas de différence significative par rapport à des sujets au repos. La prudence sur l’usage de ces médicaments pendant un effort long se discute avec un médecin ou un pharmacien, pas sur la base d’une habitude de course installée d’une épreuve à l’autre.

Deux personnes progressent avec des bâtons de marche sur un sentier de montagne, en plein effort d'endurance
Un effort prolongé en terrain accidenté sollicite fortement l’organisme, muscles comme système digestif.

Nausées et vomissements, premiers signaux avant l’abandon

Les nausées et surtout les vomissements sont, parmi tous les symptômes digestifs, ceux qui pèsent le plus sur la suite d’une course. Dans une cohorte de 230 coureurs de trail suivie par une étude publiée dans Nutrients, 24,8 % des abandons sont attribués à des troubles digestifs. Une seconde cohorte de la même étude, réunissant 497 athlètes toutes disciplines d’endurance confondues, retrouve une proportion plus modeste, 17,9 % des abandons liés au digestif ; dans cette cohorte, les vomissements pendant la course constituent le facteur le plus fortement associé à un abandon, suivis des nausées. Sur le Western States Endurance Run, une étude distincte a montré que 35,6 % des coureurs n’ayant pas terminé la course désignaient les troubles digestifs comme raison de leur abandon, la nausée étant présente dans 90,5 % de ces cas : le chiffre exact varie d’une course et d’une cohorte à l’autre, mais la tendance reste constante d’une étude à l’autre. Ce n’est pas toujours la fatigue musculaire qui met fin à une course, c’est souvent l’estomac qui ne suit plus.

Ce que suggèrent les études pour limiter les troubles digestifs

Plusieurs pistes documentées permettent de réduire le risque, sans qu’aucune ne l’élimine. Une revue de la littérature publiée dans Sports Medicine montre que l’intestin s’adapte à l’entraînement : une exposition progressive, à l’entraînement, aux mêmes apports en glucides et en liquides que ceux prévus le jour de la course améliore la tolérance digestive, avec une sensation de plénitude réduite, sans que la vitesse de vidange gastrique soit elle-même modifiée. Le mécanisme passe en partie par une meilleure capacité de l’intestin à absorber le glucose, à condition d’avoir répété cette exposition à l’entraînement et pas seulement le jour de la course. Varier les sources de glucides, en associant par exemple glucose et fructose plutôt qu’un seul sucre à haute dose, est également documenté comme mieux toléré par l’intestin en cours d’effort.

Cette même revue note que les athlètes habitués à s’alimenter pendant l’effort, du fait d’un entraînement régulier dans ces conditions, tolèrent mieux de plus grandes quantités de nourriture et de liquide que des coureurs occasionnels qui découvrent leurs gels et boissons le jour de la course. L’ordre logique suggéré par les données est donc de tester et répéter sa stratégie de ravitaillement à l’entraînement, sur des sorties longues qui se rapprochent des conditions de course, plutôt que d’improviser un nouveau produit le jour J.

L’hydratation joue aussi un rôle : le manque d’eau comme l’excès perturbent la digestion pendant l’effort, et les repères pour boire pendant un effort prolongé dépendent de la durée, de la chaleur et de la transpiration de chacun. Du côté des compléments parfois évoqués pour le confort digestif en ultra, probiotiques, glutamine ou curcumine notamment, la littérature retrouvée à ce stade ne permet pas de confirmer un effet spécifique sur source primaire : ce sont des pistes à envisager au conditionnel, pas des produits à ajouter systématiquement à sa trousse de course.

Quand consulter

Des troubles digestifs ponctuels pendant un effort long sont fréquents et, dans la majorité des cas, sans gravité une fois la course terminée. Des douleurs abdominales intenses, des vomissements qui ne cessent pas, ou la présence de sang dans les selles après une course relèvent en revanche d’une consultation médicale, pas d’un simple ajustement de l’alimentation. Un diététicien du sport peut par ailleurs aider à construire un entraînement digestif adapté à chaque coureur, plutôt que de tester plusieurs stratégies au hasard la veille d’une épreuve.


Crédit photo : Timebastos / Pixabay (image à la une), Ralf1403 / Pixabay (image de corps).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut