Chez une personne avec un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), le cerveau a tendance à surévaluer la récompense immédiate, comme continuer à manger, au détriment d’un bénéfice différé, comme s’arrêter et se sentir mieux un peu plus tard. Ce trait cognitif, documenté par la recherche, explique une partie des difficultés à s’arrêter de manger, pas un manque de volonté. Le même mécanisme se reconnaît dans d’autres moments du quotidien, par exemple quand une nuit de sommeil écourtée rend les décisions plus impulsives, à plus forte raison pour un cerveau TDAH.
En France, le TDAH concernerait environ 3,5 % des enfants et 2,9 % des adultes, des chiffres un peu plus élevés dans les données mondiales (autour de 5 % des enfants et 3 % des adultes). C’est dans ce contexte qu’une psychologue psychothérapeute s’est penchée sur un lien encore peu connu du grand public : celui entre TDAH et comportement alimentaire.
Le mécanisme : pourquoi le cerveau TDAH privilégie l’immédiat
Dans un article publié le 4 octobre 2026 sur The Conversation, Hanane Desruets Badouh, psychologue psychothérapeute au laboratoire de recherche C2S de l’Université de Reims Champagne-Ardenne, résume le mécanisme en une formule : le cerveau TDAH préfère le « tout de suite » au « plus tard ». Ce trait, étudié dans la littérature sur le TDAH sous l’angle de l’impulsivité et de la préférence pour la récompense immédiate, ne se limite pas aux devoirs reportés ou aux textos laissés sans réponse. Il s’applique directement au rapport à la nourriture : un biscuit visible sur le plan de travail pèse plus lourd, dans l’instant, que l’idée de se sentir mieux en ayant arrêté de manger.
Ce cadrage change la nature du problème. Il ne s’agit pas d’un relâchement de la discipline personnelle, mais d’un fonctionnement cognitif qui rend certaines stratégies classiques, comme « se raisonner » ou « se retenir », particulièrement coûteuses à tenir dans la durée.
Le lien entre TDAH et comportement alimentaire reste un champ de recherche en plein développement : les études disponibles documentent une association statistique solide, mais n’expliquent pas encore tous les mécanismes en jeu, ni pourquoi certaines personnes avec un TDAH développent des difficultés alimentaires marquées quand d’autres n’en présentent aucune. Cette variabilité individuelle est elle-même une donnée importante : le trait cognitif décrit ici est un facteur de vulnérabilité parmi d’autres, pas une trajectoire automatique.
Deux chiffres à nuancer absolument
Une méta-analyse portant sur plus de 33 000 participants (Nazar, Bernardes, Peachey, Sergeant, Mattos et Treasure, 2016, publiée dans l’International Journal of Eating Disorders) a établi un risque environ 3,8 fois plus élevé de trouble du comportement alimentaire chez les personnes avec un TDAH (odds ratio 3,82, intervalle de confiance à 95 % de 2,34 à 6,24), une association concernant notamment la boulimie. Ce chiffre vient d’une population clinique spécifique et ne peut pas être extrapolé à l’ensemble des personnes avec un TDAH, une limite que l’autrice de l’article source formule elle-même explicitement. Concrètement, les études regroupées comparent des personnes suivies pour un TDAH ou pour un trouble alimentaire à des groupes témoins, pas un échantillon représentatif de la population générale.
Deuxième chiffre, issu d’une étude menée chez des adultes consultant pour obésité (Brunault, Frammery, Montaudon, De Luca, Hankard, Ducluzeau, Cortese et Ballon, 2019, publiée dans la revue Appetite) : 28,6 % des personnes avec un TDAH répondaient aux critères d’« addiction à l’alimentation », contre 9,1 % des personnes sans TDAH, dans cette même population de patients suivis pour obésité. Le concept d’« addiction à l’alimentation » reste lui-même discuté dans la littérature scientifique : il ne constitue pas un diagnostic officiel, une précision à garder en tête plutôt qu’à reléguer en bas de page. Il désigne, dans ces travaux, un ensemble de critères comportementaux (perte de contrôle, tentatives répétées d’arrêt infructueuses, poursuite malgré les conséquences) plutôt qu’une pathologie reconnue au même titre qu’une addiction à une substance.
« Manque de volonté » : une explication qui ne colle pas
Face à un grignotage répété ou une difficulté à s’arrêter de manger, le réflexe social reste souvent de pointer un défaut de caractère. Hanane Desruets Badouh est directe sur ce point : dire à une personne qu’elle « manque de volonté » est, selon ses mots, « non seulement faux, mais contre-productive ». Culpabiliser une personne dont le cerveau traite différemment la récompense immédiate ne change pas ce fonctionnement, et ajoute une charge émotionnelle qui, pour certaines personnes, renforce plutôt le recours à la nourriture comme régulateur.
Repérer les situations à risque plutôt que lutter contre soi
Plutôt que des règles de volonté, la recherche résumée par l’autrice oriente vers un repérage des situations qui précèdent la difficulté à s’arrêter de manger : repas sautés, périodes d’hyperfocalisation sur une tâche, fatigue, ennui, émotion difficile. L’idée n’est pas de les éliminer, souvent impossible, mais de les reconnaître avant qu’elles ne se traduisent en grignotage automatique.
Ce repérage joue un rôle particulier dans le cas de l’hyperfocalisation, un trait fréquemment associé au TDAH : une personne absorbée par une tâche peut oublier de manger pendant plusieurs heures, puis se retrouver avec une faim extrême au moment où elle relâche son attention, un terrain justement propice aux prises alimentaires rapides et peu régulées. Repérer ce schéma en amont, plutôt que le découvrir une fois la faim installée, change la marge de manœuvre disponible.
Deux leviers ressortent de cette approche. Le premier consiste à régulariser les prises alimentaires pour éviter d’arriver à un repas avec une faim extrême, terrain propice à l’impulsivité : un petit-déjeuner qui tient réellement jusqu’au repas suivant en fait partie. Le second porte sur la dimension émotionnelle : plutôt que de réprimer l’envie de manger face à une émotion difficile, il s’agit de disposer d’autres moyens de redescendre, par exemple une technique de respiration simple à mobiliser dans l’instant, sans que cela remplace un accompagnement si le besoin est installé.

Illustration : repas régulier et varié, un des repères cités par la recherche pour éviter la faim extrême.
Un sujet qui relève d’un accompagnement professionnel
Rien dans cet article ne permet de s’auto-diagnostiquer un TDAH : ce diagnostic relève exclusivement d’un médecin ou d’un psychiatre, après une évaluation clinique structurée. De la même façon, une difficulté marquée à s’arrêter de manger, des épisodes de perte de contrôle alimentaire ou une souffrance autour de la nourriture ne se traitent pas à la lecture d’un article : ils relèvent d’un professionnel de santé, médecin généraliste, psychiatre, psychologue ou diététicien selon la situation, qui pourra proposer un accompagnement adapté plutôt qu’un protocole générique. Se reconnaître dans ce mécanisme peut aider à comprendre, mais ne remplace pas un avis professionnel, en particulier si la question touche une personne mineure ou s’inscrit dans un contexte de santé déjà suivi.
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